lundi 12 mars 2012

Chronique de la journée du 8 mars d'une déléguée du personnel‏

ceci n'est pas une fiction :
TOUS LES NOMS ET LES HEURES ONT ÉTÉ CHANGÉS 
MAIS TOUT EST VRAI

8 mars 2012


7h15:     En même temps que mon réveil, je découvre un SMS sur mon mobile: Ariane me demande de la rappeler

8h:      En finissant de m'habiller, j'écoute France Inter, témoignages de femmes arabes...c'est vrai que chez nous c'est loin de ce qu'elles vivent, on ne nous lapide pas, on ne nous viole pas impunément (?), on ne meurt pas ( pourtant on se souvent de la jeune femme qui se jeta par la fenêtre chez Orange) .
Je marque dans un coin qu'il faudra signer la pétition.

8h15:   Je m'apprête à partir, mon mobile grésille, je réponds, c'est Hélène, 49 ans, 25 ans de boîte, licenciée pour "être asociale, ne pas savoir travailler en équipe(...) avoir terni l'image de l'entreprise".
Effondrée. Vite fait on balaie ses feuilles de paie : de toute évidence la direction dénie non seulement l'accord NAO,  mais aussi l'accord égalité, sans compter le plan sénior.

10h:   J'arrive au bureau après 1h30 debout dans les transports, quelques incidents dans le métro et un contrôle de billet par la milice de la RATP.
Un mail d'Ariane m'attend, je l'appelle, promets de passer la voir le soir à la sortie de son job chez le client...mais ce soir elle va quitter tard car elle doit livrer une correction. Je lui demande si elle est
en forfait jour , NON,
en Tea, NON
si elle déclare des heures sup, NON,
en tout cas, vu la masse de corrections ,elle ne pourra pas livrer avant au moins 20h30,
nous convenons d'un rapide rendez-vous vers 19 h, devant le siège du client à La Défense.

10h15 :   5 mails de demande de renseignements sur des cas divers, je promets de répondre après avoir consulté la loi et la jurisprudence.

12h :      Distribution de tracts

14h :      Je compulse le Code du travail, la convention Syntec, les accords du groupe, Liaisons sociales, les arrêts de la Cour de Cassation Sociale pour répondre au mieux aux questions posées par les collègues

En même temps je relance une série de tests sur le site de vote électronique: franchement, mes doutes s'accumulent

16h20 :    Un message d'un autre collègue, il me demande si son salaire est conforme aux minima Syntec, on vérifie, durant trois ans il était en dessous...

16h40:     Marlène me  rappelle pour me dire qu'elle n'a toujours pas de retour sur sa demande de recours suite à un premier refus de télétravail, pourtant on (son chef de projet)  lui a demandé de faire du télétravail de chez elle "pour dépanner".

16h50 :    Luc, un jeune papa dont l'enfant a été hospitalisé me demande comment faire pour obtenir les trois jours inscrits dans l'accord égalité, sa Responsable Ressources Humaines lui dit de prendre des congés payés ou des RTT, et ignore (?) l'accord pourtant signé par toutes les organisations syndicales et dont le groupe se vante dans la presse.

17h :      Un jeune candidat de notre liste électorale entre dans le bureau sans frapper : "tu sais ce que vient de me dire mon Ressource Manager? Que maintenant que je suis syndicaliste , je peux toujours attendre une nouvelle mission.Textuellement, il me dit qu'ils ne peuvent plus me faire confiance."
J'appelle immédiatement Victor, le DRH, et lui demande un entretien ASAP.

18h :     Victor me reçoit : " Que vous arrive-t-il ma chère ? Il arrive que votre management fait pression sur un des candidats de notre liste, je suppose que vous connaissez la loi  (délit d'entrave)? Victor promet de faire un rappel de la loi par mail aux managers, mais ne veut pas me mettre en copie, même cachée, je ne saurai donc jamais si cela a été fait.

18h40 :   Je fais la liste du reste à faire : une réponse à donner à Sophie, Naïma, Stefano , Jonathan, Béa, un autre SMS qui m'alerte de la tension chez le client X, une question DP à préparer sur ce cas et une autre sur les heures sup demandées aux stagiaires à dénoncer...

19h :      Ariane arrive à s'éclipser de son site client, elle m'attend dans le hall, elle me raconte en larmes, le dénigrement de son travail, les humiliations, les sous-entendus sur sa couleur de peau, sur ses origines: sur sa carte d'identité, il est écrit "Nationalité Française", née à Bamako...
Je lui explique les méthodes des "harceleurs": humilier par petites piques répétées, balancer des vannes sexistes ou racistes, soit disant pour rire, pousser les personnes à la réplique impulsive, les faire craquer devant le client...pour ensuite les accuser de faute.

19h30:     Dans le métro, je me replonge dans Aristote : "L'Ethique à Nicomaque"

21h:         J'arrive chez moi, ils ne m'ont pas attendue pour le dîner.
               Ma fille vient juste de souffler les bougies de son anniversaire.

...Si monde social m'est supportable, c'est parce que je peux m'indigner
(Pierre Bourdieu)



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